Ils nous nous nourrissent et nous voulons les connaître

Juliette Lecaudey, Les Simples Vagabondes – Groupement d’intérêt économique Paysans et Fermiers Bio de Normandie

Juliette a la bonhommie des plus grands. Je la rejoins sur la ferme de la Mouvette, un lieu en forme d’ espace-test situé à un jet de pierre de Coutances (Jazz sous les Pommiers, oui), dans le petit village de Courcy. En cette fin d’année, alors que mon emploi du temps se trouve bousculé par les échéances qui pleuvent, cela fait deux fois que je décale mon heure d’arrivée. À chaque fois la réponse sonne : « T’inquiète, je reste sur la ferme ».  Je déboule dans la petite cour proprette que cernent les bâtiments de production : la Mouvette accueille plusieurs paysans en herbe depuis quatre ans. Ils s’essaient ainsi à leur activité agricole sans prendre le risque de l’installation directe, cela permet de minimiser les échecs lors de la création de l’exploitation proprement dite. Au premier coup d’œil, je me dis que cette cour commune fleure bon le collectif bien démarré : pas de bordel débordant, ni dans un coin ni dans un autre, un abri à bois à moitié rempli témoigne d’un quotidien bien présent, même la maisonnette d’habitation en colloc est bien rangée, rien ne traîne ni autour, ni dedans.

source : G.I.E. Paysans et Fermiers Bio de Normandie

Juliette me chope en vol alors que je descends de ma voiture. Elle me propose un café, nous entrons dans la cuisine qui, décidément, ne porte pas les stigmates habituels de la cohabitation. Aucun pot de confiture ouvert sur la vaste table de bois, pas de vestiges de vaisselle dans l’évier, tout est propre, rangé, vivant. Je m’ébroue et m’excuse de mes retards successifs. Juliette,elle, m’accueille le menton dans les mains, ses armes sont désarmantes car elles sont son rire et sa patience. Nous discutons devant nos cafés fumants, j’ai rarement eu cette impression de plaid tout chaud au cours de mes entretiens. C’est peut-être le regard enveloppant de Juliette, son ventre girond et les hormones consubstantielles, c’est sans doute aussi un truc dans l’air qui n’est pas étranger à la jeune femme qui me fait face et qui chantonne que rien n’est dramatique.

Il faut dire qu’en termes de drames, Juliette s’est fait un mètre-étalon bien particulier : infirmière pendant douze ans, elle a connu les coulisses du Covid, d’abord à Tours puis à Paris. Je ne l’interroge pas plus avant sur cette expérience, qui vaudrait sans doute un livre entier, elle se contente de m’expliquer que changer de voie était une façon de se sauver elle-même face à l’effondrement du système hospitalier tout en continuant à se rendre utile à la société, à sa sauvegarde. Elle se dirige ainsi naturellement vers la culture de PAM (sigle rigolo très courant chez les néo-paysans pour parler des Plantes Aromatiques et Médicinales) qu’elle étudie au lycée agricole du Robillard, dans le Calvados. Native de Blainville-sur-Mer, à une encâblure de Coutances sur la côte, elle revient ensuite dans ses pénates et postule à l’espace-test de la Mouvette.

En attendant d’emménager dans sa ferme récemment acquise à Gouville, à dix kilomètres de là, elle continue son test pour une année supplémentaire, ce sera la cinquième, à Courcy. Nous sommes en hiver, je n’irai pas voir son jardin de plantes aromatiques dont elle fait tisanes, bouillons et autres alcoolatures (les fameuses teintures-mères dont on parle en pharmacologie). Elle m’explique n’avoir besoin d’aucune serre, sauf pour les verveines, plus susceptibles que les autres : « Ça fait deux fois qu’elles gèlent, alors j’ai choisi la facilité : je les ai installées dans les serres des maraîchers », ni irrigation. « Lorsque les plantes souffrent, elles se chargent en principe actif, c’est comme ça que j’obtiens de bons produits ». Juliette n’a pas de diplôme de pharmacienne, elle ne peut donc en aucun cas conseiller ses plantes comme remèdes : vous avez des maux bien spécifiques ? À vous de vous renseigner sur la plante – ou le mélange de plantes – qu’il vous faut : à vos bouquins et que vive (aussi) l’autodidactisme et la curiosité, ça réchauffe les neurones !

Sinon, une tisane, c’est bon aussi. Nous visitons son séchoir où finissent de flétrir, tout en gardant leurs couleurs vives, des tiges entières de sauges rouges. Sur les claies de pin clair, à la lumière orangée d’une rangée de leds, les 30°C sont produits par le moteur du déshumidificateur seul. On a envie de s’y allonger, dans ce séchoir, comme dans un souvenir d’enfance : soleil de paupières closes, chaleur et parfum des plantes froissées. Nous nous prêtons toutes deux au jeu cruel de la photo, qui ne rend aucunement la douceur de l’endroit, parce qu’il met en jeu tant de sens – ceux de la perception comme celui de la vie. J’aimerais, pourtant, montrer ce moment simple : le chignon de Juliette à contre-jour, l’ambiance estivale de ce bout de pièce, la lumière sensuelle qui l’accompagne et fait oublier le gris, le froid, le moche. Je me dis souvent que c’est là le luxe de l’existence à la campagne, le grand privilège de ceux qui vivent selon des principes clairs visant au bien-être de la communauté : l’émotion pure, le sens qu’on ne peut s’empêcher de donner à toute chose et qui, là, donne une foi profonde en l’humanité. Tout cela contenu dans la belle parenthèse de joie que procure la dessication d’une petite lamiacée au cœur de l’hiver… Quoi de mieux pour glisser de la fin de l’année à la naissance d’une autre ?

Passez tous de très joyeuses fêtes !

Lisette, fermière et écrivaine dont vous pouvez découvrir les beaux portraits de ses collègues sur son blog